Sur la méthode personnelle de travail ; dans une lettre de 1946 à la musicienne suisse Marie-Madeleine Tschachtli :
Que pourrais-je vous dire sur l'interprétation ? Il faudrait parler et non-pas écrire, car pour cela j'aurais besoin de 30 pages…
Je pourrais résumer, de manière imparfaite, dans quelques attitudes le chemin qui mène, selon moi, à la vérité. Il faut chercher à découvrir toute l'émotion de l’œuvre en la jouant beaucoup, de différentes manières, avant de commencer à la travailler du point de vue technique. En disant « la jouer » je pense notamment qu'il faut « la jouer mentalement », comme si elle était interprétée par l'artiste parfait.
Après avoir retenu l'expression de beauté absolue laissée par cette interprétation imaginaire (renouvelée incessamment, en répétant la nuit le récital imaginaire), il faut passer au travail réel, technique, disséquer chaque difficulté dans milles parties, pour éliminer l'obstacle physique et technique, non pas en bloc, mais en détail. Ce travail doit être accompli avec lucidité, tout en se gardant d'ajouter des émotions.
Enfin, la dernière phase est celle où l’œuvre maîtrisée physiquement doit être construite dans ses grandes lignes, chantée d'un bout à l'autre pour avoir la perspective. À cette interprétation participe l'être froid, lucide, et raisonnable qui a présidé le travail, mais aussi l'artiste plein d'émotion, fantaisie, vie et chaleur qui l'a créée mentalement et qui retrouve maintenant les moyens d'expression qu'il n'avait pas au début.